LETTRE DE BALTHAZAR (19)

de Rio Grande do Sul à Buenos Aires

du Mardi 2 Novembre 2010 au Dimanche 7 Novembre 2010

Nous sommes neufs autour de la table ronde du carré au moment du happy hour de ce Dimanche 31/10. L’équipage de Balthazar reçoit ses voisins, six coureurs argentins très sympathiques : Ti’punch, Whisky, Porto ou jus de fruit accompagnés des excellents zakuskis que Nenad et Francine nous avaient gentiment offerts au départ du Crouesty, délient les langues argentines (et dérouillent mon espagnol scolaire). Leurs deux fins et légers coursiers de 13m (classe 40) tout en carbone (nous sommes délicatement à couple de l’un et semblons l’écraser, l’autre est juste devant nous à deux mètres de notre étrave) reviennent de régates à Rio de Janeiro et Angra dos Reis. Leur propriétaire est retourné à ses affaires et eux, sportifs moniteurs de voile ou travaillant dans les services de l’industrie nautique argentine les ramènent au Yacht Club Argentino de Buenos Aires dont ils sont membres. Ils sont venus s’abriter la veille de notre arrivée du grand frais que nous avons essuyé. Il est vrai que leur cockpit ouvert et au ras de l’eau, leurs deux barres près du tableau arrière et leur rouf abaissé leur en font prendre plein la gueule au près dès que le vent fraîchit.

Très enjoués, brun foncé pour la plupart comme des conquistadors espagnols, ces jeunes apprécient, et le font savoir avec exubérance, le confort douillet du carré de BALTHAZAR : pouvoir se tenir debout dans un carré vaste et lumineux, être assis sur des coussins moelleux et secs, avoir de la glace et un bar à bord voilà pour eux qui endurent des conditions plus que spartiates (coque nue bruyante et froide avec un seul volume intérieur obscur, deux petites bannettes, un réchaud à gaz et plein de voiles) depuis plusieurs semaines sur leurs montures, une nouvelle version du paradis terrestre.

Très serviables ils arrangent par téléphone notre accueil au Yacht Club Argentino de Buenos Aires, nous prodiguent des conseils pour négocier la remontée de l’immense estuaire de la Plata semé d’embûches car très peu profond (2 à 5m) et parsemé d’épaves. Ils nous donnent leurs téléphones et adresses Internet pour nous faire visiter Buenos Aires et nous apportent le lendemain à la grande joie de Boulégan (Claude C et moi avons la mine plutôt allongée) une énorme marmite de collectivité contenant à ras bord de beaux crabes tout frais et déjà cuits par les soins de la cuisine du Museu Oceanogràfico. Pour faire passer ce plat imprévu je réussis du premier coup une bonne mayonnaise. Boulégan est aux anges et passe sa soirée à extraire des pinces et des pattes la chair fine mais émiettée de ces crabes qui ont je dois l’avouer bon goût. Quant à nous après avoir suçoté deux pattes nous nous consolons avec un bon verre de vin blanc et des crêpes confectionnées par Claude C.

Boulégan a rempli, moi maugréant, le congélateur de ces bêtes et je lui ai promis qu’il les mangerait seul jusqu’au dernier ; vamos a ver que passa. Je lui en ferai un sac bien emballé et isolé le jour de son départ en avion pour que Dadou puisse en profiter à Cassis et je suis sûr que Maurice (moins sûr pour JP) s’en régalera lors du changement d’équipage la semaine prochaine. Maurice, amènes tes pinces à décortiquer les crabes !

Nous nous levons frais et reposés ce Lundi matin et trouvons le carré inondé de soleil. La sorte de mistralet qui souffle maintenant a refroidi l’atmosphère et l’eau n’est plus qu’à 18° depuis que nous avons quitté Angra dos Reis ; l’eau du robinet redevient fraîche et le compartiment à légumes apprécie. Il ne fait que 13° dehors au lever du jour et un petit coup de chauffage est le bienvenu au petit déjeuner.

Isolés derrière le petit parc boisé du Museu qui cache la ville et le vieux port nous avons l’impression d’être mouillés en Camargue : à tribord la lagune plate s’étend à l’horizon cachée en partie par l’île basse,verte et toute proche de la Polvola qui semble déserte. Un peu plus loin des marais et d’autres îles plates nous entourent. Des hérons et de nombreux échassiers et oiseaux des marais se mêlent aux cormorans, paille en queue et autres oiseaux de mer. Deux tours en bois les pieds dans l’eau indiquent qu’ici aussi, comme dans les estuaires des Charentes, on pratique la pêche au carrelet.

Hier après midi et ce matin nous avons parcouru les rues de cette ville sans grand caractère mais à la population sympathique et serviable, dont l’activité principale est le port de commerce et le port de pêche. La place principale est plantée d’arbres tropicaux centenaires qu’observe le fier regard conquérant de la statue du fondateur de la ville en 1737. Dans le restaurant de l’hôtel Atlàntico où nous prenons notre déjeuner la télévision passe en boucle les premières déclarations de JILMA, première femme présidente du pays, comme c’est amplement souligné, qui vient d’être élue. Lula la serre dans ses bras visiblement heureux d’avoir réussi sa succession au sein du Parti des Travailleurs. Une paire d’heures est occupée à obtenir de fonctionnaires aimables avec nous et qui nous souhaitent bon vent les papiers et tampons dans les bureaux de la policia federal, de la capitainerie du port et des douanes puisque c’est ici que nous quittons le Brésil.

Nous passons l’après-midi de ce Mardi 2 Novembre au repos par un beau soleil puis allons saluer et remercier O Senhor Lauro, le patron du Museu, qui nous a offert l’hospitalité. Solide gaillard d’une cinquantaine d’années il semble passer plus de temps dans la cabane en bois montée sur pilotis qui en une seule pièce fait office de bar, cuisine et cantine du personnel avec une vue superbe sur la lagune au bord de laquelle elle se trouve, que dans son bureau . Il nous offre en guise d’adieu de délicieuses sortes de crêpes frites fourrées de farce de viande que confectionne devant nous dans une bassine à friture le cuisinier. En retour nous lui offrons 7 T-shirts et un cordage pour les enfants pauvres de l’école mitoyenne dont il nous a parlé, et pour lui deux bonnes bouteilles de vin. Ciao Lauro et bonne chance.

Il est 18h et nos amis argentins nous larguent nos amarres. La descente du très long chenal (plus de 10 milles) est faite par un coucher de soleil splendide soulignant de belles couleurs dorées à tribord le port industriel, à bâbord les marais, bosquets et prairies. Nous en sortons à la nuit, escorté de deux chalutiers partant au large exercer leur dur métier.

C’est la première nuit où nous éprouvons une impression de froid. L'eau de mer n'est plus qu'à 17°C, les polaires et duvets sont de sortie, fini les Tropiques ! Mais dès que le soleil est levé et qu'il fait beau comme aujourd'hui la température remonte vite car nous ne sommes qu'à 33° de latitude Sud et le soleil chauffe encore fort. Bientôt ce sera l’été ici.

Aujourd’hui c’est tempête de ciel bleu et pétole. La risée Perkins est appelée à la rescousse. Dans l’après midi le vent hâle à l’ENE, c’est-à-dire devient portant ; à hisser le spi. La bulle multicolore se déploie de sa chaussette et fait bondir la vitesse du bateau à 8 ou 9 nœuds. A la nuit le vent fraîchissant nous fait prudemment rentrer l’animal dans sa boîte, ou plutôt dans sa chaussette.

Jeudi 4 Novembre 10 heures du matin par 34°58’S 54°57’O. Nous tournons nos amarres à la marina de Punta del Este après avoir doublé l’isla de los lobos (cette île abrite une importante colonie d’une espèce d’otaries de grand gabarit, un bon 2m et une grosse tête de chien pour les mâles que nous voyons dans le port avaler goulûment les déchets de poisson que leur jettent les pêcheurs) et parcouru 260 milles depuis Rio Grande. Punta del Este est la station balnéaire très fréquentée en été (Décembre à février) par les personnes aisées de Montevideo et de Buenos Aires. De grands immeubles sans caractère bordent une longue plage, mais cette escale en Uruguay est idéalement placée à l’embouchure Nord de l’immense estuaire du Rio de la Plata (170 milles de Punta del Este à Buenos Aires, 90 milles de largeur environ à l’entrée- nous sommes « aux Amériques »), abri et escale technique appréciée pour assurer dans une région où des vents violents de 50 nœuds voire plus (Pamperos et sudestadas) peuvent rendre soudain la navigation difficile.

Quant à nous c’est d’une entrecôte épaisse et copieuse avec des frites que nous nous régalons Claude C et moi au Napoléon, un des restaurants ouverts sur la promenade, au voisinage du port. Nous avons ici l’impression d’être en Europe.

Samedi 6 Novembre, il est 5h ; le réveil sonne et un solide petit déjeuner est pris par l’équipage avant d’appareiller au point du jour, direction Rio de la Plata et Buenos Aires à 170 milles. Malgré les papiers faits hier il faut avertir par VHF dès le musoir de la jetée franchi les autorités portuaires de notre départ effectif : » Puerto Control del Yate Balthazar usted me recibe, over ? Silence. Puerto …….. Au troisième appel ils sont réveillés et une femme me fait réciter en espagnol el nombre del Capitàn, la composicion del tripulante, la eslora, manga y calado del barco, su numero matriculo, la bandera,el color del casco, velero o motor etc….avant de me souhaiter bon vent. Muchas gracias y hasta luego !

C’est le grand beau temps et nous progressons bien à la voile sur cette eau abritée et profonde de moins de 10m couleur chocolat. A l’heure du déjeuner pour une fois le vent faiblit et nous permet, au moteur, de se mettre à table à l’horizontale pour profiter de notre repas. Claude L reprend son travail de bénédictin en dépiautant ses crabes dont il se régale avec une bonne mayonnaise que je lui fais. J’ai cuisiné amoureusement une potée au choux vert et charcuteries brésiliennes. Caramba ! j’ai oublié de dessaler la viande de porc salé avant et dans plusieurs eaux : c’est bien dommage car le choux est très bon ainsi que la charcuterie mais trop salé. A ma décharge la viande sous vide ne ressemblait absolument pas à la bonne poitrine ½ sel de chez nous, l’étiquette en portugais était pour moi incompréhensible sauf que j’avais quand même compris que c’était du porc salé. Des yaourts apaisent notre excès de sel et c’est en forme que nous entamons l’après midi avec Miles Davis (sketchs of Spain). Je ferai mieux la prochaine fois. Je suis quand même fier de bien réussir maintenant les ratatouilles parfumées au cumin et à l’huile d’olive. Il faut dire que les légumes (poivrons, aubergines, oignons, courgettes) achetés à Angra dos Reis étaient d’excellente qualité et se sont très bien conservés.

17 heures. Nous doublons une dizaine de gros navires au mouillage devant le port de Montevideo et longeons la ville à trois milles de distance : un Skyline de gratte ciels est tout ce que nous voyons de cette ville qui n’est pas à notre programme.

Attention maintenant : les fonds remontent, les épaves bien signalées se multiplient, le trafic augmente. Il faut s’habituer à naviguer par des fonds de 5 à 6m dans cette mer chocolat en choisissant son passage à travers les bancs de sable et de vase ainsi que parmi les obstructions constituées par les épaves émergentes ou submergées. Mais tout semble bien balisé ; vigilance quand même.

34°53’S 56°51’O il est 22h45 locales (TU-2). Une brise portante de force 5 nous permet de renvoyer de la toile. Le moteur s’est tu et nous avançons dans le silence et la nuit profonde sur cette eau plate. Calme de la nuit. Mes yeux ont du mal à ne pas lire trop souvent le sondeur stable actuellement à 6m. J’ai remonté la dérive et réduit notre tirant d’eau à 2m. Je n’aimerais pas être là avec un quillard car nous allons passer sur des sondes n’excédant pas 3m et les bancs de sable c’est baladeur ! La dérive, bien relevée vers l’arrière est à l’abri d’un choc dur et nous permettrait je l’espère de nous dégager d’un échouement intempestif en achevant de la relever.

Nuit splendide. Au loin nous voyons déjà le halo de Buenos Aires pourtant encore distant de 75 milles ! Cela me rappelle mes vols de nuit après le mistral, en Fouga Magister : verticale Salon de Provence à 10000 pieds on voyait le halo de Grenoble et de Lyon et la navigation de reconnaissance en solo était alors facile tant l’atmosphère était transparente. Dans ces cas là l’ennemie c’est la Lune !

Le vent est venu juste à l’arrière du travers et nous filons maintenant à prés de 8 nœuds. Un petit voilier, deux voiliers, trois voiliers, quatre puis voilà le cinquième nous croisent de très près par moment comme des ombres dans la nuit, seuls leurs feux en tête de mât étant bien visibles ; eux ils peinent au près serré et le dernier s’appuyait au moteur. J’ai dû modifier notre route de 20° pour l’éviter. Il m’a remercié d’un coup de lampe électrique. Les deux Claude se reposent. Moi je ne dormirai pas beaucoup cette nuit.

Dimanche 7 Novembre 6h c’est le point du jour. Les deux Claude qui m’ont relayé il y a trois heures partent dormir et je reprends ma veille. Nous doublons deux bouées de danger isolé encadrant une grosse épave ; l’une munie d’un feu à 2 éclats groupés période 8s nous permet de les laisser toutes les deux et leur épave sans aucun doute sur le même bord : ne jamais se fier à la carte seule parfois mal calée (combien de fois Marines ou Balthazar batifolaient dans les prés ou escaladaient des parois en Norvège alors qu’ils étaient bien sages sur la route au milieu des récifs ou du chenal balisé ! Des erreurs de calage ou de cartographie de quelques centaines de mètres, voir comme aux Antilles d’un mille sont relativement fréquentes dès qu’on sort des sentiers battus et soigneusement cartographiées par le SHOM ou l’Admiralty) mais toujours valider sa position réelle par des repères physiques, feux, lignes de sonde, radar, alignements sur des amers….Marin, salue les grains, arrondis les caps et tu vivras vieux !

Le Rio de la Plata a décidé de bien nous accueillir : ciel clair, eau plate, vent faible sont des conditions idéales au lever du jour pour faire l’approche de Buenos Aires.

Nous doublons de nombreux gros navires au mouillage par des fonds qui sont descendus provisoirement à 9m. Le chenal des gros navires que nous longeons à l’extérieur est bien balisé par des bouées munies de feux à éclats rouges et verts. Nous laissons un chenal balisé partir dans une direction improbable et empruntons maintenant le chenal du port de Buenos Aires alors qu’un banc de brumes nous cache la ville à l’horizon. Navigation étrange où nous nous trouvons au milieu de nulle part sur une mer chocolat, avec des fonds de quelques mètres, sans vue des côtes, sans amers. Seules les balises sont là qui nous guident sans ambiguïtés.

J’observe avec curiosité le croisement dans le chenal relativement étroit d’un gigantesque porte conteneurs chinois de WAN HAI LINES et d’un cargo plus modeste. A quelques 300m de distance je vois leurs étraves effilées se foncer dessus. Vue par le travers je ne vois pas bien l’écart latéral et la collision parait assurée. Au moment critique çà passe et sa passe vite car leurs deux vitesses s’additionnent pour former leur vitesse relative : ouf, heureusement que notre monde est à trois dimensions et non à deux comme dans le mythe de la caverne.

Soudain la VHF m’interpelle dès que j’ai viré pour embouquer le chenal final d’approche du port de Buenos Aires. Si, BALTHAZAR, Bravo Alfa Lima Tango Hotel Alfa Zero Alfa Romeo le recibe. Buenos dias CapiTàn! Nombre del Capitàn, tripulante, bandera, numero de matricula...Muchas gracias CapiTàn y buena navegaçion; Usted es registrado.

Les gratte ciels de la ville ont émergé de la brume et nous ne sommes plus qu’à 6 milles du musoir de la jetée d’entrée. Le soleil brille maintenant et dissipe les dernières humidités. La météo argentine nous annonce une belle chaleur aujourd’hui (30 à 33°C) mais l’arrivée d’un front froid donnant demain des vents du sud pouvant atteindre 70 km/h dans le Rio, certainement beaucoup plus au large d’après ce que nous disent les guides nautiques. Les fronts froids au large des côtes du brésil ou de l’Argentine c’est du baston solide !

Nous, nous serons douillettement accostés à un ponton du Yate Club Argentino, tout près du centre de Buenos Aires , les marins au large, surtout ceux faisant du Sud, qu’ils se démer…. !

Nous laissons maintenant à tribord le Canal Emilio qui conduit plus au Nord dans le Rio de la Plata et nous nous préparons à embouquer le Canal Norte qui nous conduira directement à la darsena Norte où se trouve blotti le Yate Club Argentino.

Nous y pénétrons par grand beau soleil ce Dimanche matin 7/11 à 10 heures.

Deux embarcations de la petite marina blottie dans la verdure nous attendent et nous aident à nous amarrer à côté d’un voilier hollandais arrivant des Galapagos, de l’Equateur, du Chili et de la Patagonie.

A nous le Tango !

Position 34°35’,7 Sud et 58°21’,6 Ouest

aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.

équipage de Balthazar: Jean-Pierre d’Allest, Claude Laurendeau, Claude Carrière.

…………..

Expédié (avec retard pour cause de sortie rapide de l'eau, lancement des travaux de carénage et nettoyage du réservoir et des durites du moteur...) de la Marina Verolme, près la ville d'Angra dos Reis, 60 milles au SW de Rio par 22°59',9S et 44°14',9W le Vendredi 15/10/2010.

aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.

équipage de Balthazar: Jean-Pierre d’Allest, Claude Laurendeau, Bertrand Duzan.